XIBALBA

Mot maya pour Enfer, signifiant

'LA PLACE DE L'EFFROI'

The Underworld

UN VOYAGE DANS LE MONDE SOUTERRAIN

       Lorsque j'ai dû représenter le Diable dans son Enfer, je me suis souvenu avec peine de certaines hallucinations que j'avais eues au bord de l'insanité. Le Diable lui-même m'était apparu d'une manière chrétienne assez traditionnelle : avec des cornes et des sabots fendus. Mais, une grande partie de l'imagerie infernale qui a aussi émergé a cette période avait un aspect aztèque ou maya distinct. Lorsque je regardais des livres sur l'art mésoaméricain, certaines images m'interpellaient avec une sombre résonance, comme si elles me rappelaient des choses que je connaissais jadis mais que j'avais oubliées. Ce sentiment soudain de 'reconnaissance' m'a amené à reproduire certaines images aztèques dans le monde souterrain.
       Aussi, le Diable lui-même a acquis des traits hindous et bouddhiques. J'ai fait cela intuitivement, et je suis encore dans le processus de dénouer la signification de ces images.

two-headed serpents        Lorsque La Perle était presque terminée, je l'ai contemplée sous l'influence du haschich. Le résultat fut un voyage inattendu dans son imagerie souterraine. J'étais transporté d'une image à l'autre par mes propres sentiments de crainte - chaque image évoquant une plus grande horreur, me donnant un frisson de terreur. Le voyage a débuté avec le crâne entouré des serpents à deux têtes entrelacés, puis a suivi l'escalier à droite. Traversant les ténèbres absolues sous cet escalier, je suis remonté par celui de gauche.
       Dans un tel état altéré, chaque image évoque l'expérience qu'elle représente. L'image du squelette, par exemple, ne symbolisait pas uniquement la mort - elle était la mort. Le crâne apparaît à l'entrée du monde souterrain parce que le seul passage pour entrer dans le monde des morts est à travers la mort - l'expérience (réelle ou imaginée) de notre propre départ. Une telle expérience, naturellement, évoque une peur terrible. Cependant, les serpents entourant le crâne nous rappellent qu'il n'y a pas de mort sans renaissance. En perdant régulièrement leur peau, les serpents manifestent le cycle de la mort et renaissance. (A propos, ce sont en fait deux serpents entrelacés, chacun avec deux têtes. Pour la signification du serpent du ciel à deux têtes aztèque et maya, continuez à lire...)

pulque shaman        La descente commence. Le simple fait de 'descendre l'escalier' évoque en moi toute une série de craintes enfantines : peur de passer à travers l'escalier, de ce que l'on peut rencontrer en bas, de ce qui gît sous l'escalier...
       La première image rencontrée est une plante pulque maya, avec un dieu, un chaman, ou un sauveur dans ses branches. Il tient un pot de champignons hallucinogènes, et a clairement perdu la tête. De l'intérieur, une sorte de serpent de vision émerge.
       Les Mayas étaient connus pour avoir utilisé des champignons hallucinogènes et le pulque intoxiquant lors de leurs quêtes de vision. Mais, dans mon cas, l'ingestion de telles substances évoque un tant soit peu d'anxiété. J'aurais peur de 'perdre la tête', et de me perdre dans les visions qui pourraient émerger. Pourtant, c'est seulement en maîtrisant ces craintes que nous pourrions descendre plus profondément dans le monde souterrain.

death god        La descente continue. Ma peur de cette figure est particulièrement intense. Elle évoque le premier rêve dont je peux me souvenir - un cauchemar d'enfance où je descendais les escaliers vers la cave car j'avais entendu un bruit, comme un cours d'eau dans les tuyaux après la chasse d'eau des toilettes. Et là, à cinq ans, je contemplais la source de ce bruit. Je regardais dans une peur absolue le spectacle des squelettes métalliques avançant et reculant, poussés par d'étranges appareils à leurs pieds.
       Là, dans une sculpture aztèque, j'ai trouvé une figure qui reproduisait parfaitement ce souvenir atroce. Il a une étrange qualité métallique, et un trou à la place du coeur. Il se trouve au tournant de l'escalier et nous ne pouvons pas voir ce qu'il y a à ses pieds. En même temps, sa forme squelettique et son crâne souriant évoquent clairement notre crainte de la mort. C'est le dieu aztèque de la Mort.
       C'est seulement en maîtrisant notre peur de la mort que nous pouvons descendre plus loin cet escalier, et entrer dans les ténèbres absolues.

devil        Passant sous l'escalier droit, nous contemplons la figure principale de l'Enfer, flambant d'une lumière noircie. J'ai tremblé de peur en reconnaissant cette figure que j'avais vue pour la dernière fois au bord de l'insanité - le dieu à cornes aux sabots fendus qui était apparu sous l'escalier...
        Cette image est l'assemblage ultime de mes craintes. Tout ce que M. avait expérimenté et m'avait appris sur la peur, la folie et la mort se retrouve ici. Je n'ai jamais été si proche de la mort - dans le sens de prendre ma propre vie - que ce soir-là lorsque le Diable est m'apparu dans une hallucination spontanée (non à l'aide d'une drogue, mais une insanité temporaire). La folie dans le regard de M. m'a mené jusque là. Sa disparition de ma vie me l'avait apporté, et cela était son diable.
       La petite fille sous l'emprise du démon - était-ce elle, était-ce moi? Le Diable tenant dans ses deux autres mains le yoni et le lingam hindous - symboles de l'union sexuelle. Je ne sais pas pourquoi l'iconographie hindoue et bouddhique s'est glissée dans ma représentation du Diable. Mais tout est là : le cycle effrayant du sexe et la régénération alternant entre la mort et la renaissance. Le Diable ne commet pas cet acte avec malice, mais dans un calme bouddhique absolu. Il possède la symétrie, balance, immobilité, proportion, harmonie, et repos, tel un Bodhisattva avec son shakti. Ceci est négatif et inspire la crainte, mais reste cependant un symbole d'unité.
       Parmi toutes ces figures inspirant la crainte, la plus terrible de toutes, la plus exaspérante accepte le mal et la cruauté avec le calme le plus serein parce qu'elle les reconnaît comme une partie du cycle, une partie d'une plus haute unité. Nous ne devons pas craindre la mort. Nous ne devons pas non plus craindre l'abus, la cruauté, et le mal. Là, dans le bas monde où règne Satan, toutes ces choses inspirant la peur doivent être rencontrées, expérimentées, acceptées, et surmontées.

acolyte acolyte        D'une manière plus tragique, il y a ceux qui ont rencontré de telles images d'horreur, et pourtant, ne les ont jamais acceptées ou surmontées. Leur lumière cachée et leur unité ne sont jamais expérimentées, et donc elles restent des images de crainte, mal, et folie. Ainsi, leur contemplateur reste sous l'emprise du monde souterrain, regardant ces images pour toujours avec une fascination terrifiante.
       Les deux acolytes devant Satan ont cette qualité : brûler leur encens en adoration devant lui. L'un sourit et l'autre se renfrogne. Tous deux sont pris dans leur contemplation de la plus grande des horreurs. A leurs pieds se trouvent deux textes en grec ancien. Un texte pose la question dérangeante : D'où le mal vient-il? Et l'autre offre en réponse cet avertissement : Ne craint pas le Diable.

birth goddess        Le voyage continue en remontant l'escalier à gauche, où une Déesse aztèque de la Naissance apparaît. Pour ceux qui ont accepté ces images exaspérantes, le voyage vers la renaissance est possible. Cette renaissance, bien que douloureuse à l'extrême, est également une catharsis et une purification. Un retour vers le monde d'en haut est rendu possible.
       Mais l'escalier montant a aussi une rampe composée d'immenses serpents - serpents qui descendent. Tout ceci ressemble au jeu délirant 'serpents et échelles', dans lequel le joueur peut accidentellement tomber sur une case 'serpent' et redescendre. (Enfant, j'avais une obsession pour le jeu 'serpents et échelles', mais ici l'imagerie de mon enfance a pris une dimension beaucoup plus sombre).

sex plant        Evitant les serpents, l'ascension continue. Cette étrange 'plante sexuelle' n'est pas aztèque, mais est apparue des profondeurs de ma propre imagination. Elle est parallèle à la plante pulque sur le côté droit qui est associée à l'intoxication. Peut-être que son imagerie sexuelle de pénétration et fécondation évoque le souvenir perdu de notre propre conception. Dans tous les cas, elle nous rappelle le cycle effrayant - du sexe et de la régénération alternant entre la mort et la renaissance.
       Si nous pouvons accepter toutes ces images sans fascination ni crainte, alors nous pouvons monter l'escalier jusqu'en haut, quitter le sombre monde souterrain, et contempler la lumière de la perle.

sky monster        Ré-émergeant finalement dans le monde d'en haut, nous reconnaissons la vraie signification de la perle : elle est ce qui reste pur et non affecté par le mal et l'abus. Elle passe à travers la vie, la mort, et la renaissance, survivant à chacun et restant inchangée. Elle est l'âme ou atman, vie éternelle, le souvenir parfait de l'Unité.
       Et pourtant, la menace de l'annihilation demeure. Autour de la perle se trouve le serpent ou dragon à deux têtes. La tête de droite est vivante et dévorante. La tête de gauche est un simple crâne. Les Aztèques et les Mayas imaginaient que ce serpent du ciel à deux têtes avalait le soleil chaque nuit. Pour terminer son voyage à travers le monde souterrain, le soleil avait besoin du sang et des coeurs des sacrifiés. En d'autres termes, son mouvement à travers le monde souterrain était impulsé par la souffrance humaine. C'était seulement de cette manière que le soleil pouvait ré-émerger le matin suivant : levé, né à nouveau, renouvelé.
       La souffrance incessante apportée par la mort et la renaissance cycliques du soleil est l'une des plus cruelles et terrifiantes vérités des aztèques et des mayas. Et si nous l'acceptons, alors nous reconnaissons que la perle, comme le soleil, peut être avalée une fois de plus...